Tamara KLINK – Navigatrice aventurière et auteure
Tamara Klink nous fait une nouvelle fois le plaisir d’être des nôtres pour cette édition anniversaire. Déjà présente aux Sommets en 2023, elle nous avait captivés en partageant sa vision du monde après un voyage hors du commun. Cette année, la navigatrice et écrivaine brésilienne revient avec de nouvelles aventures… et elles s’annoncent tout aussi passionnantes qu’inspirantes !
À seulement 24 ans, elle traverse l’Atlantique en solitaire, reliant la Norvège au Brésil à bord d’un petit voilier acheté pour le prix d’un vélo. Deux ans plus tard, elle entreprend une expédition en solitaire jusqu’au Groenland, où elle passe huit mois sur la banquise en autonomie, devenant ainsi la première femme enregistrée à avoir hiverné seule dans l’Arctique. En 2025, elle devient la plus jeune femme à traverser le Passage du Nord-Ouest en solitaire.
Diplômée en architecture navale à Nantes, Tamara est l’autrice de trois livres, dont un best-seller au Brésil, et a animé plus de 300 conférences en trois langues. Suivie par plus de 700 000 personnes sur les réseaux sociaux, elle est une voix engagée pour l’égalité des genres et la protection de l’environnement. À travers ses récits et ses expéditions, elle inspire une nouvelle génération à faire mieux avec moins, en montrant comment repousser ses limites tout en respectant le monde qui nous entoure.
Q1 / Depuis votre précédente venue aux Sommets, qu’est-ce qui a évolué pour vous, et qu’attendez-vous de cette nouvelle édition ?
Je pense que la plus grande évolution, c’est qu’avant je naviguais en eaux liquides, et après les Sommets (comme par hasard…), toutes mes navigations ont eu lieu entre les glaces ! Les icebergs, glaciers et banquise m’ont exposée à une série de nouveaux dangers, qui ont exigé plus de compétences techniques, de gestion des émotions et de qualité des matériaux. Ces navigations en solitaire n’ont été possibles que grâce à la participation de beaucoup de personnes, dont les passionnés de montagne rencontrés à Méribel et les entreprises, notamment Millet. J’ai hâte de les retrouver, de faire de nouvelles connaissances et aussi de partager ce que j’ai vécu grâce à vous et avec vous.
Q2 / Après huit mois passés seule sur la banquise, où l’incertitude est permanente et où même les repères peuvent être trompeurs, comment parvient-on à se faire confiance pour prendre les bonnes décisions ? Est-ce une question de préparation mentale, d’intuition, ou d’un apprentissage forgé par l’expérience face aux imprévus ?
Je ne me repose pas que sur ma confiance pour prendre des décisions, car parfois l’excès de confiance nous empêche de voir les dangers. J’utilise différents outils pour prendre des décisions : des techniques et connaissances inuites pour évaluer la glace, des exercices de visualisation et de respiration pour penser de manière plus assertive, des équipements simples et éprouvés pour être en meilleures conditions pour agir, l’interprétation des rêves et le journal de bord pour prendre du recul, et les retours d’expérience de personnes plus expérimentées pour comparer les options. J’essaie aussi d’entraîner mon intuition, en ayant beaucoup de dialogues internes ou avec des collègues sur les décisions passées et leurs résultats.
Q3 / Une expédition de cette ampleur transforme forcément le regard : en quoi cette aventure a-t-elle modifié votre manière de vivre et d’aborder le quotidien, une fois revenue à terre ?
J’ai désappris beaucoup de choses. Quand on est en montagne, sur la banquise ou dans n’importe quel endroit où vivre est plus difficile que mourir, on a beaucoup d’occasions de penser à pourquoi on vit, à quelles choses, quelles personnes sont les plus importantes pour nous, à ce qui est futile et à ce qui est essentiel. En tant que femme, c’était aussi l’expérience de dépasser au quotidien les limites que la culture nous a imposées — et justement parce qu’on s’est habituées à vivre avec beaucoup de barrières et de conditions, des gestes simples comme marcher, manger, m’habiller, dormir, chanter m’ont procuré énormément de liberté.
Q4 / Après un voyage aussi transformateur que le vôtre, comment parvient-on à partager la vision du monde et les prises de conscience que l’on en rapporte, notamment en matière de protection de l’environnement, et est-ce ce désir de transmission qui vous a poussée à écrire vos trois ouvrages ?
C’est l’envie d’échanger qui m’a fait écrire sur les navigations précédentes et sur cet hivernage (ce dernier livre n’a pas encore été publié !). En ce moment, j’arrive à la fin de ce processus de deux ans d’écriture, pendant lequel j’ai dû chercher des mots pour décrire une expérience qui s’est déroulée en silence, en retrait, et j’arrivais souvent à la limite du langage en essayant de décrire les choses invisibles, ou en réalisant que certains mots avaient changé de sens au fil de l’hivernage. Par exemple, on s’est habitués à séparer “l’environnement” et “l’humain” comme si on pouvait vivre sans l’air pur, sans les glaciers, le plancton, la banquise et sans l’hiver, comme si notre projet de croissance infinie n’était pas un piège pour notre espèce.
Q5 / En regard de vos expéditions et de votre engagement, quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes générations qui veulent oser, innover et respecter le monde en même temps ?
Par rapport aux générations précédentes, on est beaucoup plus confrontés à la limite des matières, du temps et des conditions planétaires, et notre défi, c’est de vivre et de se déplacer en utilisant moins de ressources. On doit séparer le superflu du nécessaire, les désirs des besoins, et on doit reprendre et rêver — pas d’objets, de statut, de followers, mais de sens et de sensations.
Q6 / Votre parcours met en lumière la valeur de la sobriété et de la résilience : faut-il vraiment aller jusqu’à l’extrême, comme vous l’avez fait, pour faire évoluer les mentalités et montrer qu’on peut réellement faire mieux avec moins ?
On ne se rend peut-être pas compte à quel point le quotidien dans les villes est extrême : on est sollicités en permanence, on se déplace sur de longues distances très vite, on est toujours pressés, on n’a jamais cumulé autant d’objets et on ne s’est jamais donné si peu de temps pour les utiliser. On réalise que cela ne nous rend pas plus heureux, ni plus satisfaits. Faire mieux avec moins n’est pas seulement possible ou nécessaire, mais c’est aussi satisfaisant. On n’a pas besoin de préparer un bateau, de traverser l’océan et de se faire prendre dans la banquise pour expérimenter la sobriété, mais je pense que les difficultés du chemin ont contribué à ce que les choses simples (apercevoir le soleil, avoir chaud, pouvoir dormir plus de 20 minutes, boire un verre d’eau liquide) aient beaucoup de valeur et me procurent du plaisir.
C’est tout l’envers des promesses publicitaires technologiques. En tant qu’amoureux des sports de plein air, on sait qu’une douche chaude est beaucoup plus plaisante après avoir passé des jours à dormir en refuge et à avoir froid, la fondue est plus savoureuse quand on a ressenti la faim, la vue depuis le sommet est plus belle quand on a gravi la pente avec notre corps — et la descente à ski est beaucoup plus plaisante aussi. On vit dans un monde où la technologie promet plus de praticité, où les systèmes sont designés pour éviter la rugosité, l’inconfort, l’attente, les frustrations, et on efface les difficultés en oubliant qu’elles améliorent le plaisir des réalisations.
Q7 / Regardez-vous encore l’horizon avec de nouveaux défis en tête ? Existe-t-il des limites que vous n’avez pas encore explorées et que vous souhaiteriez repousser prochainement ?
Mon prochain défi, c’est la préparation et le lancement du livre sur l’hivernage. Par rapport aux prochaines navigations, nous pourrons en échanger aux Sommets !
