le 15 février 2024 7 minutes

Virginie Delalande – Faire du handicap une opportunité pour les dirigeants

Pour lui parler il faut se placer en face d’elle, de manière à ce qu’elle puisse lire sur nos lèvres. Un mouvement de tête, ou un visage caché par une écharpe, un masque ou un écran, et ça ne marche plus. Mais on oublie. Car on oublie que Virginie n’entend pas, à commencer par sa propre voix. Née sourde profonde, Virginie a suivi des études de droit, « pour se faire entendre, qu’on le veuille ou non ». Barreau en poche, elle a été juriste pour le groupe Axa, avant de basculer en marketing. Pendant ce temps, elle élevait ses deux enfants (même handicap, bien qu’à deux époques totalement différentes souligne-t-elle) et tâchait de mener une vie normale, les deux pieds au plancher pour ne freiner personne, à commencer par elle. Avant que tout ne craque, et qu’elle réalise que mener une vie normale lorsqu’on ne l’est pas est un gâchis. Ça lui aura pris du temps, des efforts colossaux et quelques passages sur le divan, mais Virginie est désormais là où elle doit être : aux côtés des personnes à handicap ou issus de la diversité pour les aider à prendre la place qui ne leur est jamais donnée d’avance, et aux côtés des dirigeants, pour les sensibiliser à la richesse que la différence peut apporter au plus haut niveau de l’entreprise.

En grande habituée des Sommets, Virginie sera de nouveau parmi nous à Méribel. Cela méritait bien quelques questions…

En quoi ton handicap est-il une opportunité en entreprise ? 

Mon handicap m’a permis de développer de nombreuses compétences. Par exemple, je lis trois fois plus vite que les autres. J’ai un très bon esprit de synthèse. J’ai aussi une vraie capacité à analyser les situations d’un point de vue macro.

Je suis, forcément, très observatrice. Et grâce à cela, j’arrive assez vite à identifier les personnes clés de l’entreprise, à identifier les leaders naturels, qui ne sont pas toujours les leaders attitrés. Ce genre de choses…

Autrement dit, tu as développé une solide intelligence émotionnelle ?

Exactement. Je sens facilement les états d’esprit, je vois qui est vulnérable dans une équipe. Et comme j’ai un handicap assumé, les autres se confient facilement à moi, car ils se sentent à la fois en confiance et compris. Et puis j’ai, ironiquement, développé une vraie capacité d’écoute.

Tu es désormais conférencière et conseilles des comités de direction d’entreprises parfois très grosses sur leur approche de la diversité en entreprise. Que constates-tu lorsque tu les rencontres ? 

Plusieurs choses: Je vois beaucoup de dirigeants, notamment du CAC 40, qui adoptent des postures qui ne leur permettent pas d’être à l’écoute du terrain. Je vois aussi beaucoup de ces dirigeants ne pas avoir accès aux discussions et questions opérationnelles difficiles car la communication dans l’entreprise n’est pas libre. Cela leur fait rater un nombre important de signaux faibles.

Ils ratent également beaucoup d’informations en cloisonnant trop fortement les activités, ce qui ne permet pas de percevoir rapidement les aspects négatifs des décisions prises selon le secteur lorsque ces derniers dépendent les uns des autres.

La finance conserve une importance disproportionnée, alors qu’une entreprise, peu importe le service, c’est d’abord de l’humain, du parcours client.

Enfin, je vois beaucoup de dirigeants ne pas assumer ouvertement leur vraie mission, qui est la rentabilité. Ce qui rend les messages envoyés un peu contradictoires pour les salariés et brisel’engagement des services au bénéfice de l’entreprise.

Sur la diversité, qu’observes-tu ? Les dirigeants évoluent-ils dans leur manière de recruter des personnes à handicap ? 

Ce que je constate depuis toujours, c’est qu’un dirigeant ne fait pas naturellement confiance à une personne en situation de handicap. Ma porte d’entrée à moi, c’est la conférence, que des DRH me commandent en général. Puis ils recommandent souvent à leur direction de me rencontrer. Là, pour les convaincre, je commence par les chiffres, qui sont désormais bien connus, puis par des exemples très concrets qui montrent que la diversité dans un codir apporte de la performance financière, de l’innovation, etc.

Le gain de performance, c’est l’argument qui fait mouche ?

Clairement ! Et moi je veux qu’ils voient le handicap comme une chance. Une personne issue de la diversité, ou en situation de handicap est une source de richesse énorme pour un codir, car ce sont des gens incroyablement résilients, qui ont développé une grande capacité d’adaptation et de rebond. C’est très précieux, surtout par les temps qui courent. Enfin, ce sont des gens optimistes, qui sortent du cadre donc habitués à chercher des solutions pratiques à des problèmes et qui vont de l’avant.

Ce qui est difficile, c’est l’étape suivante, celle de la mise en pratique. Une entreprise ne peut accueillir de la diversité que si la direction se donne clairement cet objectif et s’il y a un vrai travail sur comment extraire concrètement cette richesse.

Les personnes en situation de handicap ont développé une grande capacité d’adaptation, de rebond et d’optimisme, ce qui est très précieux par les temps qui courent

Comment vis-tu ton handicap aujourd’hui ?

Aujourd’hui, honnêtement, je le vis comme un cadeau. Il m’a mis dans tellement de postures différentes (vulnérable, étrangère, insignifiante, super héroïne, inspirante…) qu’il m’a obligée à me définir moi-même librement. Ce handicap a été un long travail thérapeutique non volontaire, mais qui aujourd’hui m’offre une liberté incroyable. Aujourd’hui, mes choix sont vraiment les miens, je me laisse plus rentrer dans le moule, je ne me soucie plus du regard des autres. C’est hyper libérateur. Et puis mon handicap me permet de garder les pieds sur terre.

Quels sont les défis communs aux personnes issues de la diversité au sens large ? 

Il y a deux à mon sens: s’affranchir du regard de l’autre, et la nécessité de se créer sa place, quand a priori personne ne veut d’eux. Chaque « diversité » semble avoir trouvé son moyen d’y arriver.

Qu’est ce qui les distingue entre eux ?

Ce qui fait la différence selon moi entre les résilient et les autres, entre les pionniers et les autres, c’est cette aptitude à lâcher prise sur le moment de la réussite tout en persévérant. Ils acceptent que le chemin soit difficile et long, avant d’accéder à la récompense. Un peu comme les dirigeants, d’ailleurs, qui pour réussir doivent faire preuve des mêmes qualités. De fait, être un dirigeant qui réussit, pour moi, est une leçon d’humilité constante.

Les Sommets cette année s’intéressent à la prise de risque. Comment les personnes issues de la diversité ou en situation de handicap abordent-elles le risque ? 

Nous avons l’habitude d’en prendre pour deux raisons principales. La première, c’est que nous savons qu’il en va de notre survie. La seconde, c’est que nous avons compris qu’il en allait également de notre épanouissement. Au début, nous sortons de notre zone de confort car nous n’avons pas le choix. Petit à petit, nous comprenons que ce sont des opportunités de croissance et d’épanouissement.

 


Les Sommets, qu’est ce que c’est ?

Les Sommets, ce sont 3 jours pour s’inspirer et respirer, et repenser l’entreprise de demain. Au programme, des masterclass, des échanges sans filtre, des interviews live, des ateliers indoor et outdoor, le fameux télécabine pitch, des déjeuners, des diners, et enfin des soirées dont les Sommets ont le secret.

Avec en filigrane l’objectif de créer de nouvelles connexions : entre les neurones, entre les problématiques, entre les gens.

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